chapitreii

Montant un magnifique kodo noir, à la corne impressionnante et aux yeux de braises, Cairne Sabot-de-Sang, s’approcha du village, suivit de son fils, Baine Sabot-de-Sang, de retour de la capitale, et d’une cinquantaine de taurens armés de haches ou d’épées ornées, vêtus d’armures étincelant sous le soleil, la Garde d’Honneur du grand chef.

 

Tous étaient venus les acclamer, et les cris de joie emplissaient le village. Les plus enthousiastes étant sans doutes les taurenons, qui n’avaient jamais encore eu l’occasion de l’admirer, et qui se tenaient raides, l’air bravache, dans l’espoir de se faire remarquer.

 

Arrivé au centre de l’attroupement, il mit sabot à terre, imité par son fils et ses guerriers.

 

Alors, tous, hommes, femmes, enfants, s’inclinèrent et s’agenouillèrent, courbant l’échine, saluant ainsi l’arrivée de leur chef vénéré.

 

- Relevez vous, mes frères. Dit Cairne de sa voix douce mais ferme. Il  n’est point homme d’honneur qui s’incline devant moi. Ah, Moothata… Cela fait si longtemps!

 

Commencèrent alors les accolades, chaque ancien, ayant combattu aux cotés de Cairne, le saluant fraternellement. Echangeant quelques mots, toujours trop bas pour que Naholia puisse les entendre.

 

Puis, quand le soleil en était déjà à son déclin, vint le tour pour les taurenons prodiges de saluer leur chef. Cairne s’arrêtait devant chacun, posait sa main sur le front de l’enfant, et reprenait sa marche solennelle, donnant ainsi sa bénédiction à chaque apprenti.

 

Naholia le regardait faire, de loin, assise sur un grand panier de paille tressée, masquée par les adultes qui admiraient la cérémonie, les larmes aux yeux, en chuchotant «c’est mon fils!» ou «Ma fille!» d’une voix emplie de fierté lorsque venait le tour de leur progéniture.

 

Ensuite, ce fut le banquet, fastueux, où l’alcool coulait à flot, accompagné de mets délicieux, tels que viande de trotteur grillée, de kodo rôtie, goujons, maquereaux et lutjans frits, ainsi que du pain et des fruits. Beaucoup parlaient fort, de batailles vieilles de plusieurs dizaines d’années, narrant les exploits de Cairne et de leurs compagnons, certains hochant la tête en signe d’agrément,  d’autres applaudissant des deux mains et riant de toute la force de leurs poumons.

 

La petite taurene, quant à elle, ne semblait pas tant intéressée par leurs histoires que par les mets qu’elle n’avait, pour beaucoup, jamais eu l’occasion de goûter. Assise sur les hauts bancs, elle se concentrait dans la contemplation de ses sabots, suspendus à quelques dizaines de centimètres du sol, quand passa dans son champ de vision un papillon aux ailes cramoisies. Le suivant du regard, elle finit par se perdre dans sa contemplation, les voix des convives ne lui parvenant plus que faiblement, de manière détournée.

 

Alors, elle senti l’air sur sa peau, les vibrations de la terre que martelaient des centaines de sabots, le clapotis de l’eau du lac Taureau-de-Pierre, et elle se perdit tant et si bien qu’elle en oublia l’endroit où elle se trouvait.

 

Elle ne faisait plus qu’un avec les arbres, les plantes, le moindre brin d’herbe. Elle venait de franchir une barrière, d’entrer dans un autre territoire, où tout était plus beau… Elle pénétrait dans un autre monde.

 

 

Quand elle s’éveilla, se frottant les yeux pour en chasser le sommeil, elle réalisa qu’elle se trouvait dans le tipi qu’elle partageait avec Gavrogh. Il n’était pas visible cependant, aussi se risqua t’elle à pointer timidement le mufle dehors, pour découvrir le banquet achevé, et le village entier captivé par les contes de Moothata. Elle aimait par-dessus tout les histoires que racontait l’Ancienne, aussi, sans un bruit, se rapprocha t’elle du cercle pour mieux entendre.

 

- Alors, prenant la forme d’un ours gigantesque, Chanda Vif-Vent s’élança sur ses ennemis, hurlant si puissamment qu’ils en tremblèrent. Il eut été fou de l’arrêter, et bon nombre de ses opposants préférèrent la fuite à la confrontation. Khan Tezlan, le centaure, levant haut sa hache luisante du sang des braves, galopa vers elle.

 

L’Ancienne fit une pause, et trouva son auditoire captivé. Elle leva les bras, et mima le combat légendaire.

 

- Elle bondit, tendant sa seule arme, ses griffes, vers la gorge de son ennemi. Il eut juste le temps de s’écarter d’un bon de coté, mais déjà, de toute sa rage, la druidesse s’élançait à nouveau, et cette fois… Cette fois ses griffes réussirent à s’enfoncer profondément dans sa chair. Elle lui laboura l’arrière train, le sang coulant à flot des plaies ouvertes, et Khan Tezlan hurla de douleur. Puis, bondissant une nouvelle fois sur le coté, elle lui trancha la main, de celle qui tenait son arme, et le sang jaillit, brillant sous le soleil couchant.

Alors, il tomba sur le coté, face contre terre, mais non mort.

Parce que jamais un brave ne doit tuer son ennemi sans plonger son regard dans le sien, elle s’avança vers lui, pauvre chose geignant comme un centauron encore au lait de sa mère!

 

Un taurenon pouffa, rougissant en plaquant ses mains sur son mufle, honteux d’avoir ainsi interrompu la conteuse. Elle lui jeta un regard où perçait l’amusement, et reprit.

 

- «Je t’en prie, noble druide, je t’en prie… Laisse moi mourir l’arme au poing, comme tout chef centaure le devrait…» Chanda avait le cœur pur, et encore tendre. Elle accepta donc, ramassa son épée entre ses crocs, et la déposa dans sa main valide.

Il n’en fallu pas plus pour qu’un sourire narquois s’affiche sur  les traits de Khan Tezlan.

Durant un court instant, tandis qu’elle redressait la tête par-dessus son ennemi, sa gorge exposée au danger, il se redressa, vif comme l’éclair, et, balançant son bras, lui asséna un coup de hache suffisamment puissant pour lui trancher la tête.

 

Ces dernières paroles furent accueillies par des yeux terrifiés, des bouches ouvertes en des «oooh» muets, et même quelques larmes, chez les plus petits, qui enfonçaient leur tête duveteuse dans le pelage de leur mère, comme pour chasser leur crainte.

 

 - Mais Chanda réussit à l’éviter, et la lourde lame s’enfonça profondément dans son épaule. Elle s’affaissa sur le traître, de sorte que son poids le fit ployer, et redressant la tête en un hurlement terrible et féroce, elle planta ses crocs dans la gorge de son ennemi, se repaissant de son sang.

Alors, quand son cœur s’arrêta de battre, alors seulement Chanda lâcha prise, et, se tournant vers le clan centaure qui venait de perdre son chef, elle poussa un grognement de défi, que nul n’osa relever.

Jetant leurs armes à ses pattes, ils prirent la fuite, et personne ne les revit plus.

C’est ainsi que Chanda, reconnue comme brave parmi les brave, connu la gloire, et les taurens, la paix qui leur était due.

 

Se taisant, elle resta ainsi, debout devant eux, appréciant les regards pleins d’étoiles des taurenons, ainsi que de leurs parents.

 

- Cette histoire, Moothata… Retentit la voix de Cairne, assis au milieu des villageois, et que Naholia n’avait jusqu’alors pas reconnu. Cela fait bien longtemps que je ne l’avais plus entendue… Et jamais n’a-t-elle été aussi bien contée…Soyez fiers de votre ancienne, et d’avoir pu entendre cette légende par sa bouche, car elle est l’un des rares braves encore en ce monde à y avoir assisté…

 

Des chuchotements parcoururent alors l’auditoire, tiré de sa rêverie par leur chef à tous. Et quand les regards se posèrent à nouveau sur l’Ancienne, ils étaient emplis de respect. Même Naholia se surprit à l’imaginer revêtue d’une armure, quand elle était encore jeune, et puissante. Bien que son coup de balai n’avait rien à envier a la puissance des jeunes guerriers.


Elle se souvint alors de ce que Gavrogh lui avait dit, et alla alors se planter devant lui.


- Grand-Père, tu avais dit que tu dirais à Cairne pour mon trotteur!

 

Son sempiternel calumet à la main, le tauren posa sur elle ses grands yeux sombres, et lui sourit.

 

- En effet, je te l’ai dit. Il la poussa en avant, de sorte qu’elle se rapprocha de Cairne. Vas y, il ne va pas te manger… Et il ri, d’un rire profond et grave, comme elle n’en avait jamais entendu venant de lui.

 

Elle mit ceci sur le compte de l’énorme quantité d’alcool ingurgitée aujourd’hui, espérant que Cairne aurait autant bu que les autres. Timidement, mais déterminée, elle s’approcha donc de l’immense tauren à la toison gris perle, et se posta devant lui, mettant un genou en terre.

 

Elle sentit son souffle chaud tandis qu’il baissait les yeux vers elle, et sa main qui se posa sur son épaule. D’un geste ferme, mais doux, il l’obligea à se relever et la regarda dans les yeux.

 

- N’ai-je pas dit, jeune taurene, que les braves, jamais, ne devaient se plier devant moi?

 

- Je  ne suis pas une brave, chef vénéré. Dit elle, le rose aux joues, mais le regard fermement tourné vers celui du tauren.

 

Des chuchotements parcoururent à nouveau la foule, qui s’était tue à l’approche de l’enfant.

 

- Tiens donc! Et qu’es tu, alors? Un trotteur? Dit il en souriant paisiblement.

 

Des éclats de rires fusèrent, et parmi eux, elle en fut dès lors persuadée, certains étaient réellement moqueurs. Elle fut tout autant certaine, à ce moment, que Cairne était parfaitement au courant de sa bêtise. Pas de secrets chez les taurens. Du moins, pas dans un si petit village. Elle se mit alors à rougir, et des larmes perlèrent au coin de ses yeux clairs.

 

- Allons, mon enfant… Ton grand-père m’a narré ton aventure. Tu es bien brave, malgré ton jeune âge.

 

Elle rougit à nouveau, mais, cette fois, c’était face au compliment. Le premier qu’elle se souvienne avoir reçu.

 

- Un jour, tu t’éveilleras, Naholia, et ce jour là, tous reconnaîtront ta valeur. Pas seulement ton village, mais la Horde toute entière. N’oublie jamais cela. Tout ce qui vit, la terre que  nous foulons, le ciel et sa pluie bénéfique, les animaux… Tout a un but, et toi aussi, même si il ne t’apparaît pas clairement en cet instant. Tu es une brave.

 

Ces mots, prononcés de sa voix grave, la touchèrent bien plus que tout ce qu’auraient pu lui dire les autres, même son grand père. Car Cairne ne mentait pas. Cairne ne pouvait mentir. Et, lorsqu’il parlait, c’était au nom du peuple tauren, son peuple. D’un bond plein d’enthousiasme, elle lui sauta au cou, et déposa un baiser sur sa joue drue. Il partit alors d’un rire doux, simple, d’où émanait tant de paisibilité qu’elle se sentit heureuse. Tout simplement heureuse.

 

 

Et au moment de se coucher, que les adultes, installés autour du feu, allaient entamer leur dernière discussion de la  nuit, Naholia, la tête emplie d’espoir et de rêves, s’endormit. A nouveau, elle franchit cette barrière entre deux mondes, et sombra dans un profond sommeil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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